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© Célina Guiné 2019

échos écrits au dessiné

Toujours, encore, interroger cette tension légèreté/pesanteur en la traversant plastiquement (lignes, rythmes, couleurs, poids, mise en équilibre, poussées contraires, trajectoires paradoxales) et philosophiquement (être corps et pensées, tenu par/dans cette tension existentielle, oscillations). Où se trouve la densité de l'être ?

Proposer, à partir de ces interrogations, des bribes narratives (abstraites ou figuratives) afin d’élargir les champs de l’imaginaire, mais jamais de façon spectaculaire ou monolithique.

Mes structures faites de papier, de fil, de menus éléments récupérés ci et là, sont fragiles, éphémères, ce sont des existences provisoires, des bricolages poétiques façonnés comme des narrations ouvertes, loin des grands récits et des théories universalisantes.

Mes dessins présentent également des fragilités intrinsèques, notamment par les déséquilibres qui les habitent, tissages d’éléments paradoxaux voire contradictoires, constamment sur le fil entre figuration et abstraction, corps et pensées, noir et blanc et couleurs. Ils donnent à voir leurs structures, sont nus, c’est parfois trop, ou pas assez. Ils sont là, peuplés de conflits d’équilibre (spatio-temporels), de mises en déséquilibre volontaires, de liberté et de retenue, inquiétudes fondatrices.

Ils se tiennent entre.

Cette notion d’intervalle, d’entre-deux, est primordiale dans ma démarche.

Partir de l’écart, cette zone qui lie/sépare, ce vide rempli d’air, ce présent précaire, pour interroger les contours, les redessiner, rendre possible et visible la multiplicité des trajectoires.

 

Tout faire tenir dans cet écart (parfois grand écart, voire écartèlement), pour démonter pièce par pièce, membre après membre, toute vérité unique, puis tout remonter à l’envers, sens dessus-dessous, autrement.

 

Cet entre-deux peut également résider en ce point d’avant la chute, cet instant suspendu entre ce qui était et ce qui arrive (horizon de l’accident), c’est mince, parfois si mince, mais fascinant (d’une densité inégalable).

 

Ce point recherché est pour moi la cristallisation de notre existence précaire, et je le représente (jusqu’à l’illustration), tente de le saisir, le reconstituer, l’imiter, le définir, je lui donne du corps, de la matière, je le fuis, puis y reviens, je veux comprendre quel est ce point, ce point d’accroche, insaisissable, et toujours changeant.

Corps/structures, géographies personnelles, ça tient, ça ne tient plus.

 

Je passe de la figure à l’abstraction, en racontant les mêmes histoires, mais toujours différemment. J’explore les techniques comme on traverse des champs, ce qui est parfois déstabilisant pour l’œil.

 

J’ai également une pratique d’illustratrice (je crée notamment des livres pour enfants), ce qui me place en tant que dessinatrice entre plusieurs mondes, cette place d’entre-mondes me plaît, elle n’est pas toujours confortable, mais elle est cohérente avec ce que je suis, ce que je dis, ce que je dessine. Dessiner pour les enfants m’a permis d’aller vers plus de plaisir dans le dessin, d’explorer la couleur, d’y plonger, de m’éloigner un tant soit peu de la maîtrise conceptuelle (dessin intellectuel). Cela m’a ré-ouvert les portes d’un dessin aux ancrages plus émotionnels (presque primitifs), d’un langage plus primaire mais puisant plus profondément dans les creux, d’un temps qui était dessous.

 

Aujourd’hui, j’essaye de concilier les mondes, les altérités et les temporalités, non pas en créant des synthèses, mais plutôt en proposant des assemblages, de modestes collages où une place est faite à l’Autre.

 

Au sein de cette tension légèreté/pesanteur, il y a évidemment cette oscillation permanente entre la vie et la mort, cette danse au bord du volcan, au bord du gouffre. Le vertige est là, dense, immense, et mes dessins (sur papier comme dans l’espace) structures incertaines, sont ouvertes à tous les vents, fictions aux multiples visages et impossibilités ; ça tient, ça ne tient plus, c’est sans gravité, ça n’est qu’une question de gravité.