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Le travail de Célina Guiné interroge la notion de perte par le dessin, la peinture, l'écriture et l'installation.

Entre associations formelles et abstraction narrative, cette recherche se matérialise notamment sur papier et tissu, le corps étant utilisé comme gabarit (qu’il soit en pièces, absent ou agissant).

Le lien à ce qui est perdu s’exprime par une intention de définition plastique et poétique de la perte, pour faire état de celle-ci hors de soi et à partir de soi.

(cf micro-édition Périmètre)

Un motif relationnel et émotionnel se tisse ainsi entre mort et langage, perte et voix – avec toutes les résistances que cela implique.

 

_MORT

 

La mort de l’Autre est une déchirure nette, « Chaque fois unique, la fin du monde » [1].

Cette douloureuse expérience du réel s’avère radicale, ne dépendant ni de notre désir, de notre imagination ou de notre volonté.

Matérialiser cette perte en dessin ou en peinture revient à se confronter inévitablement à l’impossibilité de sa représentation.

Il s’agirait plutôt de révéler ce qui a été perdu afin d’en donner à voir la disparition.

 

Dans les séries Paysages pour un poing ou Cartes mémoire II, le geste se heurte à l’absence, rendue présente par la réserve formée par un obstacle disparu (poing, pierre).

Cet espace vacant structure a posteriori la composition finale, comme si la matière s’arrangeait autour de ce trou.

(cf Lacan)

_DEUIL

 

Il y a quelque chose dans la perte de l’ordre de l'insubstituable. Le deuil renvoie donc immédiatement à la singularité absolue de l’être. « Tout est singulier ou individuel dans la perte – c’est pourquoi c’est une expérience du réel » [2]

Dans un même temps, cette expérience du réel est vécue par tous. C’est ce que Kierkegaard appelle la « vérité subjective », vérité à la fois commune et impartageable.

 

Les pièces Une digue a lâché, Gorges – circulations ou encore Le drap mince témoignent de cette vérité subjective et mouvante, flottant entre vie et mort, présent et passé, être et non-être.

Par la poésie ou la peinture, Célina Guiné tente de restituer cet état de deuil, émotions et souvenirs encodés émergeant à la surface des supports investis, strate par strate (superposées ou retranchées).

_RITUEL

 

D’expérience intime à expérience collective, la mort est également abordée en interrogeant le rituel funéraire, sa portée symbolique et imaginaire, ainsi que son aspect politique via la reconnaissance publique de la perte.

Qui est digne d’être pleuré ?

 

Une réflexion sur le non-monument est engagée, réinvention d’un rituel pour les pertes sans nom et sans visage. Restes de corps, de voix.

La simplicité des matériaux utilisés (papier, tissu, fusain, cailloux…) est radicale et revendiquée comme telle.

 

L’installation Archives sensibles, cérémonie d’abandon met ainsi en place un vocabulaire du fragment où la collection d’éléments partiels vient narrer, sous forme d’énigme, ce qui a été irrémédiablement perdu.

_VOIX

 

La voix apparaît comme élément central du travail de Célina Guiné. Abordée de manière philosophique (voix/sujet), matérialiste (corps) et politique (axe féministe – voix des femmes au sein de nos sociétés patriarcales), elle est un outil faisant lien entre différentes pratiques relatives à l’expression du sujet - écriture, création sonore, dessin et peinture.

Pour Gilligan [3], une voix – un sujet – se situe au sein d’un ensemble de relations, constituant son environnement. Le soi n’est donc plus pensé comme intériorité psychologique autodéfinie mais bien comme sujet relationnel, l’expression de celui-ci devenant indissociable de sa réception. À la question « Qui suis-je ? » s’ajoute « Qui m’entend ? » [4].

 

C’est tout l’axe de réflexion de l’exposition Larsen bruits blancs réalisée avec Emmanuelle Bec et présentée aux Ateliers de la Ville en Bois (Nantes) en 2021.

Ainsi, les pièces Empreinte / Matrice : une voix, Parole libérée / Rangée dans cuisine, ou encore Échos, établissent une narration autour des voix de femmes renvoyées à elles-mêmes (boucles), étouffées, réduites au silence, mais aussi fortes des multiples strates générationnelles ou répétées au sens Kierkegaardien du terme [5].

Le lien est ainsi établi entre la voix et la perte, « répéter, se répéter, ce n’est pas bégayer, c’est se reprendre tout entier en rupture par rapport au passé, faire le saut […] pour porter toute sa vie, tout ce qui est perdu en avant »[6].

 

_MÉMOIRE

 

Un travail de mémoire se tisse lentement : mémoire à trous, mémoire transgénérationnelle, mémoire des femmes, de l’intime au collectif. La mémoire est un matériau mouvant.

La pratique du dessin participe à activer cette mémoire relationnelle, avec ses points aveugles et sa temporalité, en laissant advenir sur la surface du papier ou du tissu des traces signifiantes de ce qui a été et la possible émergence de ce qui sera.

(cf la série Creuser voix, fouiller silence)

Le geste créateur que cette pratique implique se situe entre la représentation et la présence, entre figuration et abstraction, suspendu dans un entre-deux perceptif, résistant doucement à sa classification.

 

Le travail de Célina Guiné s’inscrit dans une tradition mélancolique où le rapport au réel est profondément lié à l’expérience de la perte.

« Nous ne sommes pas tout, nous n’avons même que deux certitudes en ce monde, celle-là et celle de mourir. » [7]

​​

[1] Jacques Derrida, Chaque fois unique, la fin du monde, Galilée, 2003

[2] Vincent Delecroix, Philippe Forest, Le deuil, entre le chagrin et le néant, Philo éditions, 2015

[3] Carol Gilligan, Une voix différente, Pour une éthique du care, Champs essais, 2009

[4] Pascale Molinier, Des différences dans les voix différentes : entre l’inexpressivité et la surexpressivité, trouver le ton, Revue Recherches féministes, 2015

[5] Søren Kierkegaard, La reprise, Garnier Flammarion, 1990

[6] Vincent Delecroix, Philippe Forest, Le deuil, entre le chagrin et le néant, Philo éditions, 2015

[7] Georges Bataille, L'expérience intérieure, Gallimard, 1978

 

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© Célina Guiné 2022